Accueil arrow Actualités arrow Evolution des tarifs de l’électricité solaire : la position de SolarNet
Evolution des tarifs de l’électricité solaire : la position de SolarNet

Evolution des tarifs de l’électricité solaire : la position de SolarNet

 

Décidément, après des encouragements politiques forts entre 2006 et 2009, la filière solaire française en 2010 semble cumuler les embûches de la part de nos gouvernants : baisses à répétition sur les divers soutiens pourtant récents, et critiques sur le coût de l’électricité présenté comme prohibitif, contrastent singulièrement avec le soutien affiché par le chef de l’Etat il y a encore peu de temps.

Publié dans Les Echos du 4 mars, un article revenait sur un premier arrêté ministériel paru en janvier : les acteurs de la filière photovoltaïque étaient dans l’incertitude, notamment du fait de la volonté des autorités d’appliquer une baisse de tarif de façon rétroactive, remettant ainsi en cause la viabilité de certains projets. Plusieurs intervenants de la filière, dont Patrick Hubert, président de SolarNet, ont exprimé alors leur point de vue sur la situation : si les avis ne sont pas unanimes, une majorité déplore l’incertitude réglementaire qui a conduit à une quasi-paralysie sur les projets en cours, et cela pendant plusieurs mois. Depuis, malheureusement, la situation ne s’est pas vraiment améliorée…

La position de SolarNet :

  • Notre objectif est, avec l’ensemble de la filière, d’arriver au plus vite à la « parité réseau », c'est-à-dire le moment où le prix de revient du kWh solaire sera égal au prix de vente du kWh livré au compteur par l’opérateur historique : rappelons qu’aux Etats-Unis, c’est George W. Bush qui avait en tant que Président fixé cet objectif pour 2015 ! Les volumes augmentant et la concurrence jouant, la baisse déjà intervenue sur les coûts des matériels photovoltaïques rapproche les opérateurs solaires de cet objectif, notamment dans les pays où l’électricité est relativement chère ;
  • Notre pays produisant plus des ¾ de son électricité à partir d’installations nucléaires déjà existantes, en France métropolitaine l’électricité solaire n’est pas encore à parité réseau : les tarifs de rachat introduits par nos législateurs permettent de rétablir temporairement une forme d’équilibre, tout en amorçant la pompe de la filière. Ainsi installateurs couvreurs ou électriciens et bureaux d’études, mais aussi notaires, banquiers, géomètres etc. se sont familiarisés depuis environ 3 ans avec ces technologies nouvelles pour eux, et certains industriels ont annoncé des projets : pratiquement tous ne se sont lancés que parce que les tarifs de rachat leur ont donné une visibilité de quelques années au moins
  • Si une « bulle spéculative » s’était formée en fin d’année 2009, un contexte de rumeurs -suscité par l’absence d’informations précises entre des annonces-, l’avait favorisée. La « bulle » a clairement concerné certains acteurs qui ont multiplié des projets relativement légaux sur la forme, mais très discutables sur le fond, tels que des granges gigantesques à l’utilité peu justifiées et clonées un peu partout sur le territoire… ou des « fermes solaires » de 100MW (alors qu'officiellement les tarifs de rachat ne s'appliquent qu'à des puissances maximales de 12MW) annoncées à grand renfort de presse par une poignée d’opérateurs, dont certains filiales de sociétés publiques… On a parlé d’essor « insoutenable » des projets, mais l’analyse des statistiques pour les dossiers déposés reste soigneusement impossible pour cause de confidentialité. Pourquoi de tels secrets ? Se pourrait-il que cette poignée de sociétés représente le plus gros de la bulle ?
  • La rétroactivité décidée en janvier affecte -nous l’espérons- les spéculateurs. Mais, et nous le déplorons, elle a touché aussi certains projets dont la viabilité s'est trouvée remise en cause : à côté des projets spéculatifs aux rendements financiers mirifiques (ou loyers de légende versés à quelques propriétaires de foncier au soleil), combien de rénovations de toitures nécessitant des renforcements de charpentes et des dépenses de mise aux normes actuelles ? Ces investissements de modernisation, et les emplois qu’ils induisent, se trouvent compromis pour certains : alors que le photovoltaïque était un des seuls secteurs que la crise du BTP avait épargné, certaines sociétés ont été contraintes au ralentissement en attendant que la situation se clarifie… et la fin d’année s’annonce sombre.
  • Avec les derniers textes, les tarifs de rachat de l’électricité solaire en France constituent aujourd’hui une mosaïque très variée : 27,6 à 33,1 centimes, ou 35, 37, 44, 51 ou 58c€ par kWh selon les régions, les tailles et les types d’installations (au sol, toiture privée ou scolaire, industrielle, moins de 250kW, intégré ou non au bâti etc.), plus une modulation régionale pour compenser l'ensoleillement faible et inciter au développement de projets dans les régions moins favorisées que celles du Sud… et les choses pourraient se compliquer encore, si les recommandations du rapport « Charpin » devaient être suivies.

*****

Diligentée le 26 mars 2010, la Mission relative à la régulation et au développement de la filière photovoltaïque en France a rendu son rapport, dit «Rapport Charpin » dans le courant de l'été.

Rappelons que dix ans auparavant (Juillet 2000), le Commissaire au Plan Jean-Michel Charpin avait remis au Premier ministre un Rapport intitulé « Étude économique prospective de la filière électrique nucléaire », co-écrit avec MM. Dessus et Pellat.

Ledit rapport indiquait que « des éléments d’appréciation de l’enjeu que constitue la valorisation de l’énergie solaire (électricité photovoltaïque et production thermique solaire) sont présentés dans le rapport spécifique à la production décentralisée », mais ce dernier rapport semble introuvable, et très nettement moins connu que celui sur l'économie du kWh nucléaire.

Rappelons aussi que le rapport Charpin-Dessus-Pellat avait par exemple retenu des hypothèses de prix du baril de pétrole en scénario de « tension »... à 28 dollars pour 2010 (20 dollars si « stabilité »), partant d'un niveau de 17,4 en 1999 : la rétrospective est aisée, mais le niveau de 80 dollars retrouvé en octobre 2010, et surtout celui de 150 dollars atteint en 2008, montrent combien des hypothèses qui à un moment donné semblent « raisonnables » peuvent se révéler fragiles... Or ces hypothèses sous-tendent des décisions qui engagent notre pays sur des (très) longues périodes : 50 ans, en 2000, pour la filière nucléaire. 

A la suite des mesures prises de façon précipitées en début 2010, le Rapport Charpin a été présenté comme une réflexion stratégique sur le développement de la filière. Pour les professionnels de la partie, cela ressemble plutôt à une tentative d’étouffement ! Au mieux, il s’agit d’une réflexion plus théorique que pratique. Pour ne pas ennuyer le lecteur par une énumération fastidieuse des points critiquables, on en retiendra seulement quelques uns  :

  • Les prémisses de l’étude reposent sur des informations fournies en grande partie par ERDF et EDF AOA, deux entités sous le contrôle d’EDF (dont la culture photovoltaïque reste plutôt marginale), qui n’ont absolument pas anticipé ni les objectifs fixés par Bruxelles au début des années 2000 sur les énergies renouvelables, ni ceux du Grenelle de l’environnement. De ce fait, les délais de traitement des dossiers en cours restent encore souvent supérieures à 3 ou 6 mois, souvent plus : comment dans ces conditions prendre pour argent comptant les données qui servent de fondement aux axes de travail du Rapport, données auxquelles ni le public ni les professionnels du secteur ne peuvent avoir accès ?
  • Parmi des objectifs de la Mission figure « identifier les mécanismes et acteurs ayant conduit à la flambée de 2009 (enjeu de gouvernance) » : il ne faut pas être grand clerc pour s’apercevoir que –comme aux temps de flambée des prix, de création de pénurie, et d’achats préventifs - la communication gouvernementale « flottante » a créé les meilleures conditions pour une certaine forme de frénésie !
  • Après avoir admis que « une rénovation de toiture […] est plus coûteuse qu’un hangar factice » , un graphique nous montre la « Rentabilité des projets photovoltaïques pour quatre installations de référence (TRI des flux de trésorerie en %) » : 20%, 19%, 26%, 25%, etc., on croirait lire un roman de finance fiction (Ah, la magie des tableurs…). Mais d’où sortent ces chiffres ? Rien pour les étayer, aucune explication, aucune annexe méthodologique. Un indice quand même sur le sérieux de cette analyse : jusqu’à preuve du contraire, aucun membre de la Mission n’a quitté son travail de fonctionnaire confortablement payé pour aller se remplir les poches à monter des projets solaires. Peut-être ces derniers ne sont-ils pas aussi rentables qu’avancé ?
  • Au rebours du premier rapport Charpin, celui-ci ne fait pas vraiment d’hypothèse sur l’évolution à venir des tarifs de l’électricité. Or, d’une part il est peu probable que le kWh vendu aux clients français reste encore longtemps aux prix planchers où il se trouve actuellement  (l’énergie carbonée de pointe devient plus chère, la concurrence demande l’accès aux réacteurs nucléaires, le démantèlement des centrales et stockage de l’uranium se renchérissent, les retraites des agents vont peser sur les comptes, etc.). D’autre part, le déploiement des compteurs dits « intelligents » va permettre une facturation plus fine de la consommation, en fonction de l’offre et la demande quasi instantanée… et au passage une augmentation plus que probable de la facture pour les consommateurs qui ne deviendraient pas plus frugaux.   
  • Ayant pratiqué un « benchmarking » de façade, les auteurs du rapport ont écarté a priori le système belge (combinant tarif de rachat et subvention à l’équipement), alors qu’il permet une gestion bien plus fine et souple que les solutions proposées.
  • Nos Ingénieurs et Inspecteurs des Finances proposent par ailleurs de soutenir le développement à l’international des entreprises françaises : ne réalisent-ils pas que nos confrères allemands ou japonais ont d’abord équipé leur marché domestique et démontré sa viabilité sur le long terme, avant de devenir des champions de l’exportation avec des systèmes éprouvés chez eux ?
  • Pour les toitures professionnelles on cherche à appliquer des techniques standardisées de macro-économie (baisse mécanique et à un niveau arbitraire du prix de rachat du kWh solaire en fonction des volumes d’offre proposée) à des projets qui sont micro-économiques par nature : selon les types de toitures, leur état, exposition, pente, hauteur, l’entité juridique propriétaire etc., et alors qu’il n’existe pas plus de prix homogène du panneau solaire qu’il n’y en a pour la mémoire d’ordinateur ou le marché immobilier !
  • On propose de ne confirmer le tarif qu’à la signature de la Proposition Technique et Financière (PTF) de raccordement au réseau par ERDF. Or les délais de traitement des dossiers avant l’obtention d’une PTF rajoutent à l’incertitude : il n’y a pas d’engagement de performance d’ERDF en la matière, on est donc à la merci d’un possible arbitraire, ou de différences d’efficacité sur les dossiers entre régions.

Mais derrière l’apparente naïveté technocratique, on peut en fait craindre soit des desseins plus pernicieux, soit une amnésie inquiétante des gestionnaires du secteur public :

  • La dégressivité proposée favorise les premiers arrivés, ceux qui pourront déposer le plus grand nombre de dossiers complets, de la taille la plus importante possible : cette prime au plus gros, qui va renforcer des rentes de situation, est une politique industrielle inégalitaire d’autant plus contestable qu’elle ne fera pas progresser la concurrence…
  • Si on parle de stratégie industrielle, force est de constater que les champions nationaux qui par le passé ont figuré dans le peloton de tête du photovoltaïque mondial (Tenesol & Photowatt), ont peine aujourd’hui à jouer en seconde division. Qu’a fait l’Etat pour les soutenir ou les encourager ? Et après avoir laissé dépérir le projet de production de silicium en Provence (SilPro), est-il surprenant de constater que « les perspectives de développement industriel apparaissent limitées en France » sur le silicium cristallin comme l’écrit le rapport ?
  • En brandissant le risque de coûts incontrôlés ou de fardeau financier insupportable que pourraient faire peser les installations photovoltaïques sur les consommateurs, on oublie commodément les surcoûts que subissent actuellement les projets d’EPR, ou les subventions dont a bénéficié le parc électronucléaire français actuel : vous avez dit surcoûts ? Ceux liés au nucléaire sont une réalité constatée chez Areva ou l’ANDRA, ceux soi-disant imputables au solaire restent prévisionnels, et on a vu ce que les hypothèses prévisionnistes du précédent rapport Charpin valaient…
  • Parlant de nucléaire, proposer de « maîtriser les flux d’installation et de les fixer entre 300 et 500MW par an » comme le fait le Rapport, revient à proposer de déployer moins d'une demi tranche nucléaire par an, ou 10% de ce que nos voisins allemands auront fait sur le photovoltaïque en 2010 : quelle ambition, quel grand dessein ! Un peu comme si à la place de chaque avion militaire gros porteur d’Airbus, l’A400M, on proposait de transporter les armées avec une douzaine d’ULM…
  • Qui veut noyer son chien l’accuse de la rage : on a aussi entendu les responsables de la gestion du réseau électrique affirmer que les installations solaires allaient perturber le bon fonctionnement des réseaux locaux ! Les gestionnaires allemands, japonais, californiens ne se plaignent pas, et les français ne sauraient pas gérer cela, alors même que l’introduction des voitures électriques va venir bouleverser la gestion de la demande ? Où est l’esprit conquérant de « impossible n’est pas français » ?
  • Dernier point, mais non des moindres, l’une des plus graves omissions de ce Rapport est passée inaperçue. Or, focalisé sur des calculs économiques de long terme plutôt incertains, il occulte complètement les questions géopolitiques d’approvisionnement (en uranium et autres énergies), et de sécurité énergétique : aucun régime ne pourra « fermer les robinets » de l’ensoleillement, alors que les filières du nucléaire, du gaz, ou du pétrole ont connu des blocus plus ou moins préoccupants depuis les années 1970. Et la récente prise d’otages d’employés d’Areva démontre, s’il en était besoin, que le nucléaire aussi peut être victime d’un blocus. On peut chercher à renforcer la sécurité de la filière nucléaire, de l’amont à l’aval. Mais alors, qu’on en comptabilise clairement les coûts (militaires et autres), et qu’on les prenne en compte dans l’équation pour les comparer à ceux de la filière solaire.

Certains points du rapport sont pertinents dans leur analyse et leurs solutions proposés : c’est vraiment le moindre qu’on puisse attendre des brillants esprits qui l’ont concocté. Toutefois, en l’état actuel et au risque d’étouffement de la filière, la politique des autorités françaises doit se garder d’en suivre les recommandations sans prise de recul par rapport à son approche, et surtout sans une concertation approfondie avec les parties concernées.