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L'été d'après Fukushima : 150 jours de réflexion

L’été d’après Fukushima : 150 jours de réflexion

 

Après les catastrophes de mars au Japon, nous avions plaidé pour le maintien par tous d’une attitude responsable. A l’issue d’une période d’observation et de réflexion de 150 jours, il nous semble pertinent de dresser un premier bilan et envisager quelques tendances, qui affectent la filière de l’énergie solaire :

  • Les plaies du double cataclysme tellurique et marin sont encore loin d’être pansées : si la réponse de la société japonaise a été plutôt efficace, des milliers de familles sont encore sans abri, et la reconstruction des habitations et infrastructures est à peine entamée. Cela étant, on peut avoir confiance dans la capacité du pays à se relever de cette catastrophe : les leçons du tremblement de terre de Kobé en 1995 ont été au moins en partie retenues, une meilleure réactivité permettant de limiter dans la mesure du possible les pertes de vies humaines, et le processus de reconstruction va doper la croissance économique (c’est le paradoxe du PNB, qui comptabilise les flux de réparation mais pas les stocks détruits…).

  • A Fukushima, il est toujours trop tôt pour évaluer les conséquences sanitaires de la défaillance au niveau des systèmes de refroidissement d’au moins un des réacteurs de la centrale. Au fil des communiqués de presse, les quantités de radioactivité détectées dans les rejets autour de la centrale augmentent, la zone contaminée est étendue ainsi que les mesures de protection pour les populations à risque (notamment les enfants).                Au plan technique les annonces officielles n’envisagent pas que la situation soit pleinement maitrisée et les réacteurs sous contrôle avant fin 2011. Au plan sanitaire certains affirment que les mesures prises au nom du principe de précaution sont exagérées, tandis que d’autres les trouvant insuffisantes ont déménagé leurs familles.

  • Les réactions concernant les politiques énergétiques ont été contrastées suivant les pays : dans un premier camp, les pays comme l’Allemagne, la Suisse ou l’Italie qui ont décidé en faveur d’un arrêt progressif de leurs installations nucléaires. Un deuxième groupe rassemble notamment la France, le Royaume-Uni ou la Chine : il n’est certainement pas question d’arrêt « anticipé » des centrales, et par exemple en Grande Bretagne la « décarbonisation » de l’économie passe toujours par le programme de renouvellement du parc nucléaire (N.B. la Chine, qui produit l’essentiel des modules solaires dans le monde et les destinait à l’exportation, a maintenant mis en place des tarifs de rachat au plan intérieur). Entre les deux positions, celle notamment du Japon : des efforts d’économie d’énergie massifs et/ou ingénieux sont mis en œuvre au cœur du lourd et chaud été nippon, avec des résultats probants ; le Premier Ministre Naoto Kan et certains de ses successeurs possibles prônent une sortie progressive du nucléaire, et le gouvernement met dorénavant l’accent sur un accroissement important de la part des énergies renouvelables dans le « mix » japonais. En fait cela renouerait avec la position pionnière du Japon notamment dans le solaire durant les années 1980-90, et prendrait aussi en compte le fait que les différences de coûts entre énergie classique et énergie renouvelable se sont réduites considérablement, voire volatilisées.

  • Du côté des énergéticiens, là aussi les réactions sont contrastées : si TEPCO l’opérateur de la centrale de Fukushima est en situation de quasi-faillite, on note une inflexion très claire des acteurs internationaux du secteur en faveur des énergies renouvelables. Ainsi l’américain General Electric, ou l’allemand Siemens. Par ailleurs, coïncidence ou accélération de calendrier, il est frappant de voir que le groupe pétrolier français Total a racheté SunPower, le 2ème producteur américain de panneaux.

  • Au plan méso-économique, on notera aussi que pour la partie amont de la filière mondiale photovoltaïque, des volumes de stocks importants (record) ont été enregistrés à la fin du 1er semestre, qui pourraient laisser anticiper une poursuite voire une accélération de la baisse tendancielle des prix. La conséquence très claire au plan mondial est que la « parité réseau » est d’ores et déjà atteinte dans plusieurs zones du monde : le prix de revient du kWh solaire est inférieur ou égal au prix de vente d’un kWh classique livré aux clients, en Italie du Sud, dans certains Etats ensoleillés des USA, d’Afrique, d’Asie ou d’Amérique latine. En France la baisse du prix des installations et les hausses à venir du prix de l’électricité nucléaire (loi NOME + renforcement de la sécurité des centrales et de la capacité du réseau) permettra la parité réseau d’ici 5 ans au plus (pour le Sud métropolitain) : bien sûr, les opérateurs historiques des filières parviennent souvent à garder des parts de marché, mais comment les équipes d’EDF peuvent-elles ne pas voir que des investissements à 60 ou 80 ans comme ceux qui sont consentis dans les centrales atomiques de « nouvelle génération » seront des semelles de plomb quand les consommateurs seront aussi producteurs à meilleur marché d’une bonne partie de leur énergie, via leurs toits ? Que deviendra EDF dans ce contexte, face à ses concurrents allemands ou chinois qui anticipent à marche forcée cette prochaine situation ? . Sans compter que les retards supplémentaires annoncés récemment pour l’EPR vont très vite rendre les contrastes entre solaire et nucléaire encore plus criants  ...

  • En termes de pilotage d’une stratégie nationale par le Gouvernement, on ne peut que noter la tragique ironie des dates : sortie de moratoire sur une position dure très défavorable au solaire le 9 mars, tsunami et accident nucléaire grave à Fukushima le 11 mars… Gaffe ou « schcoumoune », la France qui accueillait cette année en vedette du Salon du Bourget l’avion solaire « Solar Impulse » du Suisse B. Piccard, ne semble pas capable de se mettre en phase avec les développements du secteur et les attentes de nos concitoyens, favorables au solaire pour environ les ¾ d’entre eux

  • Quelques lots de consolation pour le solaire : le Grand Emprunt avec quelques saupoudrages pour la recherche, et aussi vraisemblablement un Institut du Photovoltaïque en couches minces (pour inciter des industriels à essayer de combler dans un sprint effréné notre retard accumulé depuis  plus de 10 ans ?). Bien sûr, le conservatisme pourrait inciter à rappeler que le lièvre ne parvient pas à rattraper la tortue dans la fable. Mais on ne peut pas travailler dans le solaire et être conservateur, aussi on espèrera une galvanisation de dernière minute si typique de notre génie national, en citant Napoléon :  « Impossible n’est pas français »… et en croisant les doigts !

  • En conclusion : il n’est pas douteux que les évènements Fukushima rebattent les cartes en matière énergétique, mais nos dirigeants sauront-ils le reconnaître et imprimer au secteur énergétique les profondes évolutions stratégiques nécessaires (favorisant sobriété, décentralisation, énergies renouvelables et stockage), ou la France restera-t-elle focalisée sur le nucléaire et timorée dans les ENR ? Les objectifs de volumes annuels d’installations (10 fois moins qu’en Allemagne) étranglent la filière solaire, et le mode de pilotage mis en place y crée du travail… surtout pour les bureaucrates, mais aussi des incertitudes qui dépriment les investissements.

D’ores et déjà, au cœur des réflexions que permet le recul pris durant la pause d’été, on pourrait suggérer deux mesures simples qui témoigneraient d’une prise de conscience, par nos gouvernants, de la nécessité d’infléchir la trajectoire : 1° supprimer ce plafond de 500 MW par an dont l’absurdité apparaît chaque mois un peu plus (il pilote de façon rigide par des volumes, au lieu de fixer une enveloppe financière et laisser la concurrence remplir son rôle) et 2° donner un peu plus de temps aux professionnels pour achever les projets en cours qui ont été affectés par le moratoire : les carnets d’ordre sont montés en régime trop brutalement, et les capacités pourraient être étalées de quelques semaines, voire mois, ce qui permettrait aux survivants de la filière d’avoir une meilleure visibilité pour préserver les emplois qui restent…

 

 Patrick Hubert, Président de SolarNet